L’insertion socioéconomique des immigrants avec diplôme universitaire au Québe

//L’insertion socioéconomique des immigrants avec diplôme universitaire au Québe

L’insertion socioéconomique des immigrants avec diplôme universitaire au Québe

Au moment où le Québec favorise la sélection d’immigrants diplômés, plusieurs questions se posent. Est-ce que l’insertion socioéconomique est plus rapide pour des immigrants ayant un diplôme universitaire? Est-ce que des études universitaires sont suffisantes pour s’adapter à une nouvelle société? Les résultats du projet Femmes-relais dans le quartier Centre-Sud de Montréal, un projet d’insertion, nous laissent croire que la diplomation ne peut être le seul facteur à considérer dans l’intégration en emploi. L’apprentissage des codes culturels du nouveau milieu d’accueil constitue un facteur aussi important et souvent négligé dans les analyses de la situation. Les données recueillies nous indiquent que le niveau de scolarité avant l’immigration n’est, effectivement, pas garant de l’insertion socioprofessionnelle souhaitée par les femmes qui ont participé à ce projet.

La situation de l’immigration au Québec

Une des priorités du gouvernement québécois et de sa politique en matière d’immigration est la maîtrise de la langue française (Vers une nouvelle politique québécoise en matière d’immigration, de diversité et d’inclusion, Cahier de consultation du MIDI). Cette condition a changé le visage de l’immigration, ouvrant la porte à diverses communautés plus visibles : des Maghrébins, des Africains et des Caribéens issus de divers pays francophones. « La majorité des immigrants sélectionnés depuis plusieurs années sont des membres des minorités visibles » (White, Gratton, Rocher, 2015 : 12).

Les écarts culturels entre les nouveaux arrivants et la communauté d’accueil sont grands. Ceci est paradoxal, car, en choisissant des immigrants diplômés des communautés francophones, le gouvernement souhaitait réduire l’investissement nécessaire consacré aux nouveaux arrivants. Le gouvernement a néanmoins rencontré de nouveaux défis en raison des écarts sociaux et culturels (Rioux, 2015). La politique actuelle est basée sur la croyance qu’une personne francophone et diplômée est prête à l’emploi, mais, sur le terrain on observe une réalité différente « Parmi les prestataires adultes de l’aide sociale à Montréal, les adultes nés hors du Canada constituaient en novembre 2014 plus d’un prestataire sur deux » (White, Gratton, Rocher, 2015 : 12). Ceci veut dire que la politique gouvernementale a fortement sous-estimé l’importance des différences culturelles et religieuses qui sont difficilement dissociées de la langue.

Le gouvernement québécois a un programme régulier de sélection des travailleurs qualifiés, avec un système de pointage visant les candidats à l’immigration aptes à une insertion socioprofessionnelle rapide et efficace (Guide de procédures d’immigration du ministère de l’Immigration, Diversité et Inclusion, 2015).

Les immigrants potentiels accumulent un pointage, en grande partie, à partir de leurs compétences professionnelles ou techniques, et cela est mesuré avec leur diplomation (ibidem). Cette situation laisse croire aux immigrants que leur niveau de scolarité leur permettra de trouver un emploi rapidement au Canada. Le gouvernement fédéral et le gouvernement provincial s’entendent sur le fait que les immigrants ayant des compétences acquises à l’étranger au niveau universitaire auront une insertion socioprofessionnelle plus facile. Est-ce vrai? Est-ce que les immigrants ayant des compétences acquises à l’étranger (« hard skills » ou compétences techniques) trouvent un emploi plus facilement? Si ce n’est pas le cas que se passe-t-il et comment favoriser leur insertion socioprofessionnelle?

Problématique reliée à l’emploi

En 2011, le taux de chômage à Montréal était de 7,8 % pour l’ensemble de la population et de 12,4 % pour la population immigrante (enquête Les immigrants et le marché du travail québécois en 2011 du MICC). Les difficultés reliées à l’accès à l’emploi chez les immigrants, principalement chez les minorités visibles, confrontent les nouveaux arrivants à des barrières et des frustrations. L’accès à un emploi convenable devient de plus en plus problématique avec le temps, car « lorsqu’une personne ne peut utiliser ses compétences à l’arrivée, cela ne peut qu’être encore plus difficile quelques années plus tard, en raison de leur obsolescence ». (Chicha, 2010 : 79).

Néanmoins, « la déqualification des immigrées n’est pas attribuable à un seul facteur, mais à un enchevêtrement de variables de nature très différente dont les effets peuvent se renforcer ou s’annuler partiellement ou complètement » (Chicha, 2010 : 81). De plus en plus, il apparaît en effet que des questions telles que la maîtrise de la langue et la connaissance des codes culturels d’ici reliés à l’emploi (travail en équipe, ponctualité, leadership, etc.) sont des préalables à l’insertion socioprofessionnelle. Des recherches auprès de groupes spécifiques immigrants indiquent que « si pour les Maghrébins l’intégration sociale passe par l’insertion en emploi, pour les intervenants ce sont bien les lacunes en matière de socialisation des Maghrébins qui expliquent leurs difficultés à s’insérer dans le marché du travail » (Renoir et coll., 2010 : 75). D’ailleurs, maintenant, le gouvernement fédéral tend à diffuser ce qu’il nomme les « softskills », un renvoi aux compétences culturelles du marché de l’emploi canadien. Ce nouveau facteur met en évidence comment l’éducation universitaire n’est pas universelle, mais plutôt ancrée dans des formes sociales qui ne se transfère pas automatiquement dans un autre contexte social ou dans un autre pays.

Pourquoi le Centre-Sud de Montréal?

Le Centre-Sud de Montréal est un quartier défavorisé situé dans l’arrondissement Ville-Marie, en plein cœur de Montréal. Le Centre-Sud couvre le territoire à l’ouest le rue St-Denis, à l’est la rue L’espérance (chemin de fer), au sud la rue Sherbrooke et au nord du fleuve St-Laurent (portrait CDC Centre-Sud, 2015).

Selon le dernier recensement de Statistiques Canada, environ 36 000 personnes habitent le Centre-Sud. Jusqu’aux années 80, le quartier était majoritairement un quartier où la population était Québécoise dite de souche. Au début des années 90, le quartier a commencé à vivre une transformation démographique, avec l’arrivée des immigrants sur ce territoire. Depuis, le taux des nouveaux arrivants ne cesse d’augmenter, même si le quartier est encore en dessous de la moyenne montréalaise. La part de personnes immigrantes est passée de 16 % à 23 % entre 2001 et 2011, pour un total de 7890 personnes. À Montréal, ce taux est passé de 28 % à 33 %; un immigrant du quartier sur deux est arrivé au Canada depuis 2001, donc pour plusieurs, le processus d’immigration assez est récent (Portrait CDC Centre-Sud, 2015).

Les statistiques nous informent aussi que, contrairement à ce qui est généralement compris, 2225 personnes immigrantes de Centre-sud ne savent pas parler le français et 13 % des ménages parlent une langue autre que l’anglais ou le français. L’inclusion de ces personnes immigrantes demeure un défi social de taille (portrait CDC Centre-Sud, 2015).

Le Carrefour de ressources en interculturel (CRIC) a été créé en l’an 2000 à la suite d’actes d’incivilité et de racisme au sein des écoles et des habitations HLM, des actes déclenchés avec l’arrivée des nouveaux arrivants. Les organismes communautaires du quartier et les résidents se sont alors regroupés afin de trouver des solutions et faciliter le rapprochement interculturel, l’inclusion et la valorisation de la diversité sur leur territoire. Le CRIC est né de ce désir (site internet CRIC, 2015).

Au fil des années, le CRIC a créé plusieurs projets afin de mener à bien cette mission. En 2011, l’organisme a commencé à analyser les possibilités de lancer un nouveau projet pilote : les Femmes-relais.

La formation des Femmes-relais

Le projet des Femme-relais est un projet d’insertion sociale et d’insertion économique. Il est composé de trois volets qui sont : le volet formation, le volet accompagnement et le volet participation citoyenne. Ce projet favorise l’inclusion, car il s’ancre dans différentes institutions québécoises [2].

Les Femmes-relais ont le mandat d’accompagner des familles nouvellement arrivées dans le quartier vers les ressources dont elles auraient besoin. En même temps, elles jouent un rôle d’interprètes linguistiques et culturelles pour ces familles, c’est ce qu’on nomme des interprètes culturels ou « culture broker ». Tel que leur nom l’indique, ces femmes font le relais entre des cultures d’origine et celle de la société d’accueil. Elles traduisent et vulgarisent les codes culturels locaux et les façons de faire d’ici, facilitant ainsi la compréhension de la société d’accueil. En habilitant les femmes-relais pour cette tâche, ce projet vise aussi leur insertion socioprofessionnelle. Leur programme de formation est conçu afin de les familiariser avec les codes culturels québécois, ce qui veut dire les informer sur le fonctionnement de plusieurs institutions tels le système scolaire, le système de santé, les systèmes de reconnaissance des compétences professionnelles, etc. Ces femmes reçoivent finalement une formation en communication interculturelle. Cette formation vise à les outiller afin de naviguer entre des univers culturels différents. Notamment entre l’univers d’origine des personnes immigrantes qu’elles accompagnent, et celui des intervenants du quartier qui reçoivent ces femmes.

Afin de pouvoir accompagner les nouveaux arrivants, les femmes suivent un rigoureux programme de formation incluant : la relation d’aide, l’écoute, l’estime de soi, le deuil migratoire, le système de santé, le système scolaire, les ressources communautaires et publiques, le mode de fonctionnement des municipalités, l’histoire du Québec et son peuple, les paliers de gouvernement, les droits, les luttes des femmes au Québec, etc. Leur formation est reconnue et attestée par le Centre de ressources éducatives et pédagogiques (CREP) de la Commission scolaire de Montréal (CSDM). Les trois volets sont attestés par le CREP : les accompagnements sont considérés comme un stage en milieu de travail, et donc comme une première expérience de travail au Québec. La participation au projet a donc une valeur curriculaire pour les femmes qui y participent. Cette première expérience d’études et de stage en milieu de travail facilite aussi leur embauche, car la majorité des employeurs recherchent des candidats avec expérience de travail et connaissance des codes culturels au Québec. L’accompagnement des familles est considéré comme une expérience de travail, en sorte que, les femmes-relais sont confrontées aux mêmes exigences que celles en vigueur sur le marché du travail et chez n’importe quel chez un employeur québécois.

Les services offerts par les femmes-relais

Le volet accompagnement des familles a, jusqu’à maintenant, permis l’accompagnement de plus de 200 familles immigrantes par année, des familles isolées comme c’est souvent le cas. Plus de la moitié des accompagnements ont été faits dans un cadre scolaire (accompagnement et traduction afin de faciliter l’inscription des enfants dans les écoles; explication du système scolaire pour faciliter la compréhension des parents de ce système québécois et aider des enfants immigrants dans leur réussite éducative; référencement des parents afin qu’ils soient francisés et augmenter ainsi leur capacité d’accompagner eux-mêmes leurs enfants; découverte des ressources du quartier dont la famille a besoin, comme les banques alimentaires ou les ressources à la petite-enfance, etc.). Quand les Femmes-relais accompagnent des parents, elles insistent notamment sur l’importance de l’apprentissage du français comme facteur d’inclusion à la société d’accueil et comme outil pour faciliter l’accès au marché du travail.

Grâce aux Femmes-relais, nous rejoignons des familles issues des communautés culturelles autrement difficiles à rejoindre. La réputation des Femmes-relais fait son chemin et les personnes accompagnées les rejoignent grâce au bouche-à-oreille, par des références des écoles et des CPE, ainsi que par celles faites par des organismes communautaires. Jusqu’à maintenant, des accompagnements ont été faits dans toutes les communautés immigrantes de notre territoire, soit : de l’Iran, du Maroc, de l’Algérie, du Tchad, de la Colombie, du Pérou, du Bangladesh, du Liban, du Mexique, de la Russie, et de la Chine. De façon formelle, chaque accompagnement comprend : l’identification des besoins de chaque famille, les explications fournies sur le fonctionnement de la société québécoise, et les différents services offerts.

Ces services, qui s’inscrivent dans le mouvement de la vie quotidienne et le rythme du calendrier de la vie sociale du Québec, peuvent être : des accompagnements vers les ressources et les organismes du milieu, de la traduction verbale quand des services sont offerts par les institutions et les organismes ou la traduction de documents écrits. Par exemple, des familles sont accompagnées pour inscrire leurs enfants à l’école (la femme-relais leur explique alors le fonctionnement du système scolaire), accompagnement aux services sociaux, ou pour ouvrir un compte à Hydro-Québec, ou encore dans un organisme communautaire qui offre des services d’aide aux devoirs, ou finalement toutes autres ressources spécialisés, etc. Un suivi rigoureux est fait auprès de famille accompagnée, afin de mieux les soutenir et de cerner de nouveaux besoins qu’elles auraient de la difficulté à exprimer faute de connaissance de leur nouvelle société d’accueil. Afin de faciliter cet apprentissage, les Femmes-relais assument leur rôle en s’assurant du transfert des codes culturels de la société d’accueil, elles deviennent ainsi de vrais ponts entre différentes cultures et la culture montréalaise. Cette tâche fondamentale est un gage d’inclusion des familles nouvelles arrivantes à la société d’accueil, et permet leur développement harmonieux, et le soutien de la communauté locale qui a aussi besoin d’aide pour mieux accueillir.

Le troisième volet du projet Femmes-relais vise la participation des femmes à la vie démocratique de leur communauté. L’acquisition de ce dernier volet prend plus ou moins de temps selon l’écart qui existe entre les modalités et le sens de la participation civique dans les sociétés d’origine de chaque Femme-relais et le modèle civique de notre société. Peu à peu, selon leurs origines sociales et culturelles, ces femmes s’impliquent autant dans les activités de promotion du projet, que dans des fêtes du quartier, dans des activités du CRIC, dans des comités de tables de quartier, des activités concertées de divers organismes, etc. Ce dernier apprentissage leur demande une plus grande connaissance des fonctionnements culturels « fins » de leur nouvelle société : fonctionnement politique, histoire sociale de l’émergence du milieu communautaire, fonctionnement de la prise de parole en groupe, mécanismes de décisions, et du rôle de chacun, etc.

Les résultats du projet

Le projet Femmes-relais est un projet d’insertion socioprofessionnelle des femmes immigrantes du quartier Centre-Sud de Montréal. La majorité de participantes du projet étant des femmes diplômées de leur pays d’origine, répondent aux critères de sélection des politiques d’immigration canadiennes et québécoises. Elles ont donc été qualifiées comme étant prêtes à l’emploi. Pourtant aucune des femmes sélectionnées pour participer à notre projet n’avait réussi à s’insérer sur le marché du travail et plusieurs d’entre elles souffraient d’un grave isolement. Cela bien que certaines d’entre elles (8 en total) étaient au Québec depuis près de cinq ans et même plus dans quelques cas (six femmes). Nous avons analysé les avancées faites par les femmes des deux premières cohortes (2013-2014 et 2014-2015), soit un total de 15 femmes [3].

Les résultats montrent que les femmes qui ont joué un rôle de Femmes-relais ont pu reprendre un mouvement d’insertion socioéconomique qui était bloqué avant cette expérience. Ceci nous a amenés à conclure que l’acquisition des codes culturels québécois a permis à ces femmes de réussir leur processus d’insertion socioprofessionnelle. Avec cet apprentissage, elles ont obtenu un soutien approprié à leur besoin et transférer leurs apprentissages dans leur vie quotidienne, mieux circuler dans les institutions locales et finalement développer des compétences cohérentes avec le fonctionnement du marché québécois et canadien de l’emploi. À la fin de son contrat au CRIC, chaque Femme-relais a aussi pu faire un plan d’action la guidant vers son insertion socioprofessionnelle.

Les principaux résultats obtenus :
2/5 des femmes sont retournées aux études. Une a commencé une maîtrise, une autre suit des cours afin d’avoir ses équivalences pour exercer en tant que médecin au Québec, deux autres femmes ont repris des cours universitaires, et deux autres, enfin, ont décidé de retourner suivre des cours de francisation afin de perfectionner leur maîtrise de la langue locale..
— Une d’entre elles est en arrêt de travail dû à une blessure, mais, elle projette d’utiliser ses compétences transférables et les compétences acquises dans le projet Femmes-relais, pour devenir conseillère en immigration
2 femmes sont devenues entrepreneures et leurs entreprises sont déjà rentables
1/3 des femmes ont trouvé un emploi, deux femmes se sont insérées dans un domaine qui les intéresse
— Une n’a plus voulu s’intégrer ni au marché du travail ni retourner aux études, à cause de son âge dit-elle. Elle n’a finalement pas suivi les démarches de son plan d’action et n’a donc pas trouvé d’emploi.
Plus de 4/5 des femmes ayant participé au projet Femmes-relais sont maintenant en démarche d’insertion socioprofessionnelle.

À nos yeux, ces résultats sont extraordinaires. Il faut rappeler qu’au moment de leur sélection, la majorité de ces femmes avaient émigré depuis trois à cinq ans, voire quelques-unes même depuis dix ans. Avant leur participation en tant que Femmes-relais, elles avaient toutes tenté de se trouver un emploi, cela sans succès malgré leur diplomation, ou, elles étaient dans des emplois en deçà de leurs capacités. Ces résultats nous démontrent que leur diplomation à l’étranger n’était pas suffisante pour favoriser leur insertion socioprofessionnelle. Les résultats obtenus ont aussi mis en évidence que l’acquisition des codes culturels québécois a augmenté leur estime de soi, leur permettant ainsi d’être plus solides pour leur insertion sur le marché de l’emploi. De plus, elles ont la possibilité d’avoir accès à leur carrière souhaitée, et non juste à un emploi. Tel que l’une d’elles le dit fièrement : « Formée comme Femme-relais, je forme les familles immigrantes. En cherchant à aider l’autre à s’intégrer, on s’intègre mieux. Je profite de mes acquis pour accompagner. » (Femme-relais, cohorte 2013-2014)

Au début et à la fin de chaque cohorte, une évaluation indépendante réalisée par le LABRRI a mesuré, entre autres, la connaissance que ces femmes ont développée sur leur communauté d’accueil, et leur pouvoir d’action dans leur nouvelle société. Plusieurs femmes ont dit que les connaissances acquises leur ont permis de revoir leur perception face à l’ouverture du Québec à l’égard des immigrants. Ces femmes nous indiquent qu’une meilleure connaissance des codes culturels du Québec va de pair avec une plus grande perception d’ouverture de la part des Québécois et un plus grand sentiment d’être acceptées. Ce changement de perception est important, car il les mettait dans une situation de détresse puisqu’elles ne pouvaient être reconnues et elles se sentaient dans une position d’échec. Elles savent grâce à l’acquisition de compétences en communication interculturelle et au transfert des codes culturels acquis qu’elles peuvent mieux naviguer dans l’environnement socioculturel de leur société d’accueil. Plusieurs ont précisé comment elles aiment mieux connaître les codes culturels reliés à l’emploi, tels que le rapport à l’autorité, le travail en équipe, la ponctualité, le leadership, ainsi que tous les autres codes culturels quant à l’employabilité. Elles ont dit sentir qu’elles ont acquis ce qu’on appelle des compétences professionnelles locales (les fameux « soft skills »). Elles ont précisé clairement que cela facilite non seulement leur insertion socioprofessionnelle, mais aussi leur intégration dans leur communauté d’accueil et leur capacité à jouer un rôle civique.

Selon le rapport d’évaluation du LABRRI « La formation, jumelée avec la pratique lors des accompagnements, offre aux femmes une réelle compréhension de ce que c’est que de vivre en sol québécois. Leurs connaissances des différents systèmes les aident non seulement lors des accompagnements, mais aussi lors de la recherche d’emploi. » (Leblanc-Larouche, 2015 : 20). C’est par l’apprentissage des codes culturel que les femmes « en viennent à mieux comprendre le fonctionnement et les mœurs de la société d’accueil » (Ibid : 17).

Ces conclusions sont cohérentes avec les observations faites tout au long du parcours de chaque cohorte de Femmes-relais. L’attitude des femmes envers leur insertion socioprofessionnelle change, effectivement pendant qu’elles participent à ce projet. Au début, elles se voient comme des femmes exclues de la société d’accueil. Elles y arrivent, souvenons-nous après avoir essayé de s’insérer sans que cela produise les résultats souhaités, et elles développent ainsi une perception d’un manque de pouvoir d’agir. Au fil du temps et à mesure qu’elles acquièrent et comprennent les codes culturels de la communauté d’accueil, elles deviennent capables de se les approprier et de les intégrer dans plusieurs démarches d’insertion socioprofessionnelle et même de les transmettre aux personnes qu’elles accompagnent ainsi que des personnes dans leur entourage. Une fois qu’elles commencent à utiliser ces codes culturels comme des « clés », elles découvrent que les portes peuvent s’ouvrir devant elles. À la fin du projet, nous l’avons dit, elles perçoivent leur société d’accueil comme une société ouverte. Ce faisant, elles aussi délaissent la position d’exclusion qu’elles étaient en train de prendre pour viser plus haut dans la sphère sociale. Un meilleur maniement des codes culturels locaux leur permet finalement de faire le tri dans les compétences acquises avant l’immigration, car elles ont compris quelles compétences sont transférables. Ce faisant, elles développent un nouveau pouvoir d’agir.

Maintenant, il faut reconnaître que le processus d’acquisition des codes culturels québécois demande quand même beaucoup des ressources : le choix d’un modèle interculturel qui donne une place aux compétences et la sélection d’un modèle efficace de communication interculturelle (Gratton, 2009); du personnel qualifié pour le développement de ce type de compétences, et du matériel pour accompagner les femmes, un programme de formation adapté à leurs besoins, , un accompagnement pour les démarches d’insertion socioprofessionnelle, ainsi que des conditions gagnantes afin de garantir les conditions de participation des femmes dans des projets (telles que le service de garde et les frais de transport). Le projet des Femmes-relais nous montre qu’une diplomation acquise préalablement peut aider les femmes immigrantes dans leur processus d’insertion socioprofessionnelle, mais que lorsque ce processus est bloqué, c’est qu’il leur manque des préalables. Les femmes qui ont participé au projet de Femmes-relais nous montrent que ces préalables prennent la forme d’une connaissance de base des codes culturels québécois. Les résultats obtenus nous indiquent aussi que ces clés sont essentielles pour pouvoir réussir un processus d’insertion en sol québécois, trouver un emploi en rapport avec les intérêts de chacune et mettre en valeur leurs compétences transférables afin d’avoir une carrière satisfaisante mettant en valeur leurs compétences transférables et non juste un emploi à salaire minimum.

Conclusion

Afin de savoir si l’insertion socioéconomique est plus rapide et faisable pour les immigrants avec un diplôme universitaire, nous avons analysé les résultats du projet Femmes-relais dans le quartier Centre-Sud de Montréal. Les résultats obtenus nous permettent de penser que la diplomation des Femmes-relais n’est pas le seul facteur ayant une influence sur leur intégration en emploi. Un autre enjeu majeur d’insertion a été mis en évidence : l’apprentissage des codes culturels du milieu d’accueil. L’importance du temps et d’un projet structurant et rigoureux axé sur cette acquisition a aussi été mise en évidence. Néanmoins, les résultats obtenus nous démontrent qu’il y a un moyen pour échapper à l’exclusion : car une fois les codes culturels québécois acquis, les Femmes-relais étaient prêtes à s’insérer d’une façon permanente et elles ont même pu le faire à partir de leurs compétences et de leurs désirs professionnels.

Veronica Islas (CRIC) et Danielle Gratton (LABRRI)

Bibliographie

Chicha M.-T. (2010) “La déqualification des immigrées hautement qualifiées à Montréal : une question de degré? / The Deskilling of Highly Qualified Immigrant Women in Montréal: A Matter of Degree?”, Nos diverses cités/Our Diverse Cities (7) : 73-82

Cohen Émérique M., 1993, “La nature de la médiation assumée par les Femmes-relais”, Accueillir, novembre-décembre, pp. 1-6

Gratton, D., 2009. L’interculturel pour tous : une initiation à la communication pour le troisième millénaire, éd. Saint-Martin, Anjou.

Larouche-LeBlanc, Stéphanie. Rapport de stage, Université de Montréal, 2015

Portrait populationnel Corporation du Développement Communautaire Centre-Sud, 2015.

White, Gratton, Rocher, Mémoire présenté à la Commission des relations avec les citoyens le 10 février 2015 concernant le document « Vers une nouvelle politique québécoise en matière d’immigration, de diversité et d’inclusion » (décembre 2014).

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[1] Veronica Islas est coordonnatrice du Carrefour de ressources en interculturel (CRIC); Danielle Gratton est coordonnatrice de recherche au Laboratoire de recherche en relations interculturelles (LABRRI), psychologue à l’Hôpital Juif de Réadaptation (Laval, Québec), formatrice et consultante au Centre d’étude et d’intervention en relations interculturelles (CEIRI); les auteurs remercient Rachel Boivin-Martin, étudiante-chercheure à la maitrise en anthropologie, Université de Montréal/Assistante de recherche, LABRRI, pour sa collaboration.
[2] Un projet similaire existe depuis 2009 dans le quartier St-Michel de Montréal. M. Cohen Émérique est à l’origine de ce type de projet venu de France. Voir : Cohen Émérique M., 1993, La nature de la médiation assumée par les Femmes-relais, Accueillir, novembre-décembre, pp. 1-6.
[3] Une évaluation indépendante des résultats du projet Femmes-relais a été réalisée par Danielle Gratton, coordonnatrice de recherche au le Laboratoire de recherche en relations interculturelles (rapport d’évaluation du LABRRI, 2015). Cette évaluation comprenait un aspect quantitatif et un aspect qualitatif. Nous remercions Caroline Savard pour sa participation dans l’élaboration de la première version de ce questionnaire, tout comme Rachel Boivin Martin qui en plus a recueillie toutes ces données et en a fait la compilation qualitative pendant sa maitrise au département d’anthropologie à l’Université de Montréal. Sans oublier la participation de Anna Amaya pour le suivi évaluatif auprès des familles accompagnées, et celle de Stéphanie Larouche-LeBlanc étudiante en maitrise, aussi en anthropologie à l’UdeM, pour les compilations quantitatives et la recherche bibliographique pour cet article. Veronica Islas, coordonnatrice du CRIC, a participé à la recherche des objectifs en lien avec les objectifs du projet.

Par | 2017-09-07T12:58:48+00:00 15 décembre 2015|Générale|0 commentaire

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